La propagande de la prostitution, par Rae Story, écrivaine et survivante de la prostitution
Traduction : YA pour le collectif Ressources Prostitution
Source : https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/02/06/propagande-pro-prostitution-une-etude-de-cas/
« Et si tous les autres acceptaient le mensonge
que le Parti imposait –si tous les fichiers contaient la même histoire-
alors le mensonge passait dans l’Histoire et devenait vérité. ‘Celui qui
contrôle le passé’ scandait le slogan du Parti, ‘contrôle le futur :
celui qui contrôle le présent contrôle le passé ». George Orwell
« Il ne serait pas impossible de prouver avec assez
de répétition et une compréhension psychologique des personnes
concernés, qu’un carré est en fait un cercle. Ce ne sont que de simples
mots et les mots peuvent être moulés jusqu’à ce qu’ils revêtent des
idées et se déguisent. » Goebbels
Récemment, l’ECP – The English Collective of
Prostitutes (Le collectif Anglais des Prostituées) – a lancé une
campagne émotive appelée Make Mum Safer (Plus de Sécurité pour Maman),
qui floute les frontières entre prostituées et profiteurs. La campagne a
publié un film, banal, mielleux, et émotionnellement manipulateur qui
mettait en scène une poupée utilisée à la place d’une mère qui va
travailler en tant que prostituée mais qui est tuée parce qu’elle doit
travailler toute seule. Dans la rue.
Le film est utilisé pour défendre la
décriminalisation de l’industrie du sexe, mais dans la tradition de
propagande de Sergei Eisenstein*, il demande une chose verbalement, tout
en exposant une autre différente visuellement. C’est une puissante
technique qui bien évidemment manipule les émotions des participantEs
qui soutiennent la campagne.
Qu’est-ce-que je veux dire ?
Presque toutes les personnes qui ont un intérêt
sincère dans ce sujet croient en une forme de décriminalisation de
l’industrie du sexe, plus particulièrement de celles et ceux qui
travaillent dans la rue et généralement de toute personne prostituée. En
cas de désaccord, la question porte sur savoir si les proxénètes
devraient être décriminalisés ou pas. On ne va pas y aller par quatre
chemins, l’ECP et compagnie, soutiennent à 100% la décriminalisation
absolue de toute forme de proxénétisme, à partir du moment où la fille
n’a pas un flingue sur la tempe.
Je ne voudrais pas rabâcher, mais quiconque est
familier des nations permissives envers le proxénétisme (allez,
appelons-les les NPP !) – comme l’Allemagne ou la Nouvelle-Zélande –
sait que cette forme de décriminalisation de l’industrie ne se préoccupe
pas de l’émancipation individuelle des femmes dans de petites
coopératives, mais a plutôt permis des opérations industrielles à grande
échelle ; larges bordels qui n’emploient pas les femmes mais qui leur
louent leurs espaces sous contrat, et qui préparent leur locaux pour
absorber le profit de l’industrie permettant ainsi à un petit nombre
d’hommes de se faire beaucoup d’argent.
En Allemagne, le problème est encore plus endémique –
fait que l’ECP imputerait sûrement à la légère différence de
législation sur le proxénétisme – mais n’importe quelle saine analyse
mettrait sûrement en évidence le lien entre la plus grande population et
richesse de l’Allemagne et sa culture plus vorace de « méga-bordels ».
Même si les propriétaires multimillionnaires néozélandais comme les
frères Chow, qui possèdent la majorité de l’industrie du sexe de
Wellington, font de leur mieux pour rattraper leur retard.
Si l’ECP avait été plus honnête et avait inclut à la
fin de son film, un propriétaire de bordel avec un bronzage de poulet
rôti, avec sa chemise en soie couverte de sueur et des chaussures en
peau de crocodile, enfonçant l’argent des filles dans ses pantalons, à
l’intérieur d’un bâtiment tapageur débordant de douzaines, voire de
centaines de femmes nues aguichantes, comme solution aux problèmes des
prostituées, le film aurait été moins émouvant. Ce n’est qu’une
impression me direz-vous.
Peut-être qu’ils et elles auraient même pu finir avec
un reportage sur des femmes accusant lesdits Frères Chow – qui opèrent
sous le genre de législation que l’ECP et la police de Nouvelle-Zélande
sanctifient – de harcèlement et de conditions de travail iniques face à
l’avocat des Chow qui leur rétorque d’un air satisfait : « Si la
situation était aussi mauvaise que ces femmes le prétendent, pourquoi
est-ce-que le Collectif des Prostituées de Nouvelle-Zélande (une
organisation quasi-équivalente à l’ECP) soutiendrait les affaires des
Frères Chow ? ». Pourquoi hein ? on se le demande bien !
Très bien, je sais ce que vous pensez : « Et alors ?
Et si ces méga-bordels n’étaient que des cristallisations contemporaines
de l’enfer du « divertissement » ? Et donc ? Et qu’importe si les
propriétaires sont de gros sexistes dont l’attirance envers l’industrie
du sexe – en plus des machines à sous – n’est que leur envie de cultiver
les femmes comme objet sexuel offert à tout homme qui a assez d’argent
pour en profiter, et alors ? Ca craint, c’est vrai mais si cela empêche
les femmes d’être littéralement tuées, parce que, comme on dit, « ça les
garde loin de la rue », eh bien, on devrait probablement s’y faire. Et
pourtant !…
Dans la Nouvelle-Zélande post-décriminalisation nous
attendons toujours de voir une baisse du nombre de meurtres de femmes
prostituées, comparé à la Suède, où est en vigueur le vilain Modèle
Nordique, où il n’y a eu aucun meurtre – aucun – de prostituées durant
leur travail depuis la mise en place de la réforme. On parle d’un pays
qui a presque le double de la population de la Nouvelle-Zélande. Les
critiques du Modèle Nordique aiment rétorquer à cette donnée : « nous
n’avons pas de données fiables sur les meurtres de prostituées avant le
changement de loi », comme pour impliquer que les hommes suédois ne se
sont jamais vraiment amusés à tuer des prostituées.
Mais même si c’était le cas, et que ce manque de goût
pour le sang était juste une sorte d’élément inviolable de la mentalité
suédoise plutôt que le résultat d’efforts communs pour atteindre
l’industrie et délégitimer la location des corps de femmes, cela ne
change pas le fait que les prostituées ne sont pas tuées en Suède, ni
maintenant ni jamais, et donc que les SuédoisES ont vu juste et que nous
devrions peut-être y prêter attention. Surtout si l’on va faire une
vidéo inquiétante sur les meurtres de femmes qui travaillent dans la
rue.
Et voilà qu’intervient plus de propagande. Le film
lui-même ne dit pas explicitement que décriminaliser l’industrie va
mettre les prostituées hors des rues et dans de nouveaux bordels légaux,
mais il combine texte et image de manière à insinuer cette implication
au spectateur ou à la spectatrice lambda. Pour expliciter le non-dit :
les prostituées de rue travaillent à l’extérieur à cause du manque de
disponibilité de bordels, sans pour autant le dire directement. On peut
se demander s’ils ne l’explicitent pas parce qu’ils savent que c’est un
mensonge. Parce que la recherche montre que la plupart des prostituées
de rue travaillent dans ces conditions à cause de problème de drogues
dures :
« Le travail sexuel de rue a plus de chance d’être
lié aux drogues et beaucoup au Royaume-Uni sont entrées dans l’industrie
principalement à cause du besoin d’entretenir une coûteuse addiction à
l’héroïne et au crack. Dans ce contexte, le sexe peut être échangé
directement pour des drogues, ou les drogues peuvent être procurées par
le proxénète en échange de gains. Par conséquence, elles ont tendance à
être exposées à de plus forts niveaux de violence et abus de la part des
clients et proxénètes que celles qui travaillent à l’intérieur. La
pression des clients pour du sexe non-protégé combiné à une dépendance
aux drogues et la compétition entre travailleurs-ses pour les clients,
pousse les prostituées à accepter du sexe anal ou vaginal non protégé
pour plus d’argent. De plus, les travailleuses de rue sont souvent sans
domicile, habitant dans des squats ou des repaires à drogue qui peuvent
de plus avoir un impact négatif sur leur santé à travers de la
tuberculose et d’autres maladies respiratoires. » (Extraits
13,14,4,15,16)
De telles conditions sociales rendent le travail soit
dans les bordels illégaux du Royaume-Uni soit dans les bordels légaux
d’ailleurs, extrêmement difficile, donc il est difficile d’imaginer
comment légaliser les bordels changerait les dures réalités des
circonstances de ces femmes.
Je vais maintenant parler de mon expérience parce
qu’elle confirme les faits relatés : la plupart des prostituées de rue
que j’ai rencontrées se retrouvent rarement dans les bordels plus ou
moins légaux du Royaume Uni parce que les profits des maquerelles
étaient basés sur un certain degré de fiabilité que les femmes
travaillant dans la rue ne pouvaient pas assurer. Quand une femme de la
rue entrait de fait dans un bordel pour travailler, d’habitude, elle se
faisait assez d’argent pour obtenir son crack ou son héroïne et repartir
se balader de nouveau, et même les proxénètes les plus désespérés ne
l’autorisaient pas à revenir. Lors de mon expérience dans les bordels
légaux de Nouvelle-Zélande, Australie, et Suisse, j’ai vu ce genre de
traitement plus de trois fois : les proxénètes avaient de plus fortes
restrictions légales quant au « travail » sous narcotiques, une pression
au profit plus forte à cause des frais de fonctionnement, et souvent
une procédure d’admission plus stricte par rapport aux apparences. Un
certain nombre de femmes dans les bordels légaux et illégaux dans
lesquels j’ai travaillée avaient certes des problèmes d’alcool et de
drogue aussi, mais plutôt dans le genre de l’alcoolique fonctionnelle,
fumeuse d’herbe, ou consommatrice de médicaments sous ordonnance. Assez
carburées pour supporter, pas assez pour ne pas être en mesure de venir
travailler.
Fondamentalement, si c’est le meurtre de femmes très
vulnérables qui vous concerne, plutôt que la poursuite d’une stance
idéologique qui stipule que la prostitution est un commerce légitime
indépendamment de ses conséquences, alors la décriminalisation du
proxénétisme n’est pas nécessaire.
Ce dont les femmes dans l’industrie ont besoin c’est
d’être décriminalisées en tant qu’individus, capables de tirer un profit
pour elles seules, de quoi fermer leurs portes – même si elles
« travaillent » là où elles vivent – et une issue de sortie disponible,
c’est-à-dire des services d’aide à la désintoxication de drogue et
d’alcool, pour quand et si elles veulent partir. Les femmes les plus
vulnérables de l’industrie – les femmes dans les rues, les toxicomanes –
ne tirent pas avantage de la décriminalisation du proxénétisme.
Et c’est pour cela que je ne suis pas émue par la
fourberie du film de l’ECP et c’est pour cela que je ne signerai pas
leur pétition. Parce que, précisément, je tiens à garantir sûreté aux
prostituées.
*Sergei Eisenstein était un réalisateur russe
formaliste et théoricien. Le premier film d’Eisenstein, le très
révolutionnaire La Grève a été réalisé en 1924, suite à la publication
de son premier article sur les théories du montage dans la revue Lef,
éditée par le grand poète Maïakovski. Il proposa une nouvelle forme de
montage, le « montage d’attractions », dans lequel des images choisies
au hasard indépendantes de l’action, seraient présentées non pas dans un
ordre chronologique mais dans la manière qui produirait le maximum
d’impact psychologique. »
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